Derrick vient de quitter la parcelle de Binza, côté route de Matadi, avec ce sourire trop tranquille qu’il sort quand il veut paraître irréprochable. Il embrasse Clarisse vite sur le front, fait rouler sa valise, promet qu’il revient dimanche soir. Il a même l’air presque joyeux, comme si ce départ le soulage.
Clarisse ne répond pas vraiment. Ces derniers mois, leurs mots se réduisent à des croisements. L’argent manque, les dettes s’accumulent, Derrick s’emporte, disparaît, revient avec des excuses molles. Le couple s’effiloche, jour après jour, jusqu’à n’être plus qu’une fatigue.
Ce matin-là, la saison des pluies alourdit l’air. Clarisse rince la vaisselle du petit-déjeuner, entourée d’odeur de café et de produit au citron — celui qu’elle utilise quand elle veut donner l’illusion d’une maison “bien tenue”. Dans sa tête, elle fait la liste des urgences : le frigo, les factures, le prochain paiement.
Puis Lili apparaît dans l’encadrement de la porte de la cuisine.
Six ans. Pyjama froissé. Chaussettes dépareillées. Mais le regard… ce regard n’a rien d’un caprice d’enfant. Il est sérieux, tremblant, trop vieux pour son âge, comme si une peur adulte s’est posée sur ses épaules.
Lili chuchote, la voix cassée :
— Maman… on doit partir. Maintenant.
Clarisse tente un sourire, réflexe de mère pour calmer la tension :
— Partir ? Pourquoi on doit partir ?
Lili tremble, prête à pleurer :
— On n’a pas le temps. On doit quitter la maison tout de suite.
Le cœur de Clarisse bondit. Elle s’accroupit à la hauteur de sa fille, force sa voix à rester douce.
— Ma chérie… tu as entendu quelqu’un ? Il y a quelqu’un dehors ?
Lili secoue la tête. Elle attrape le poignet de Clarisse ; sa main est moite.
— Maman… j’ai entendu papa au téléphone hier soir. Il disait qu’il était déjà parti… et qu’aujourd’hui c’est le jour où “ça se passe”. Il a dit qu’on ne serait plus là quand ce sera fini.
Le visage de Clarisse se vide. Une chaleur froide remonte dans sa nuque.
— Avec qui il parlait ?
Lili jette un regard vers le salon, comme si les murs écoutent.
— Un homme. Papa a dit : “Assure-toi que ça ressemble à un accident.” Et puis… il a rigolé.
L’esprit de Clarisse refuse d’y croire. Derrick est dur, oui. Colérique, oui. Mais planifier un “accident” ? C’est trop. C’est monstrueux. Et pourtant, la peur de Lili ne ressemble pas à un jeu. Elle est brute, sincère, sans mise en scène.
Clarisse prend une décision simple : croire sa fille assez longtemps pour la mettre en sécurité.
— D’accord, dit-elle. On s’en va. Tout de suite.
Clarisse se met en mouvement comme en pilotage automatique. Elle attrape son sac, y jette son téléphone, son chargeur, et ouvre le tiroir du “strict nécessaire” : cartes, documents importants, un peu de cash, ce petit dossier d’urgence que sa mère lui a appris à garder toujours au même endroit.
Pas de jouets. Pas de bijoux. Pas de débat. Juste la survie.
Lili répète, comme une prière :
— Dépêche-toi, maman… s’il te plaît…
Main dans la main, Clarisse file vers la porte d’entrée. Dans sa tête, le plan est clair : sortir, trouver un taxi, rejoindre Masina chez sa mère ou une amie à Limete. Une fois dehors, elle comprendra.
Elle tend la main vers la poignée.
Et tout bascule.
Le pêne de la serrure — celui qu’elle ne ferme jamais en journée — se verrouille tout seul. Un “clac” sec, net, définitif. Pas un hasard discret. Une fermeture qui ressemble à une décision.
Clarisse tente d’ouvrir. Tourne, tire, pousse. Rien. Fermé.
Puis le panneau de l’alarme près de la porte s’allume. Un bip doux retentit : un, deux, trois… le même son que Derrick déclenche parfois depuis son téléphone.
Lili éclate en sanglots :
— Maman… il nous a enfermées.
Clarisse serre sa fille contre elle. Elle inspire, se force à penser.
— On ne panique pas. On cherche une autre sortie.
Mais une certitude horrible naît en elle : si Derrick peut verrouiller et activer l’alarme à distance, alors les mots entendus par Lili ne sont peut-être pas un malentendu. C’est un plan.
Clarisse entraîne Lili vers la cuisine, vers la porte de service. Elle tire : verrouillée. Elle court vers l’arrière-cour, vers la petite porte de la buanderie : verrouillée aussi. La maison se transforme en piège, comme si chaque issue lui dit non.
Dans le salon, une lumière anormale clignote derrière le meuble télé. Et une odeur arrive, légère d’abord, puis plus nette : plastique chaud, câble qui brûle.
Clarisse suit l’odeur jusqu’à la multiprise. Un fil semble tordu, comme touché, manipulé. Et dans la gaine, ce petit crépitement agressif annonce un court-circuit qui commence.
Son sang se glace. Si un feu prend et que les portes restent verrouillées… c’est la fin. Et ce feu aura un nom parfait : “accident électrique”.
Clarisse agrippe Lili.
— On ne reste pas ici. On passe par la fenêtre.
À Kinshasa, les fenêtres portent souvent des grilles. La leur aussi. Clarisse se précipite vers la chambre qui donne sur une petite avancée de toit, près du mur mitoyen. Une section des barreaux est plus large, protégée par un vieux cadenas.
Ses mains tremblent quand elle ouvre le dossier d’urgence. Elle cherche, essaie une clé, puis une autre. Lili pleure sans bruit, collée contre sa taille.
Enfin, la clé tourne. Le cadenas cède.
Derrière elles, l’odeur s’épaissit. Un “pouf” étouffé — comme le premier souffle d’une flamme — confirme l’urgence. Clarisse pousse la fenêtre et fait passer Lili la première. La petite glisse sur l’avancée humide, mais se rattrape. Clarisse sort à son tour, le cœur au bord de la gorge.
Elles sont dehors, sur une bande de toit étroite, à quelques mètres de la parcelle voisine, celle de Mama Grâce.
Clarisse crie :
— Mama Grâce ! Aidez-moi !
Une tête apparaît, d’abord surprise, puis immédiatement inquiète.
— Clarisse ? Qu’est-ce qui se passe ?!
Clarisse n’explique pas tout. Elle n’a pas le luxe.
— Appelez quelqu’un ! On doit sortir ! La maison va prendre feu !
Mama Grâce comprend à la voix. Elle court, ramène une chaise, puis une vieille échelle. Elle guide Lili pour descendre. La petite atterrit en pleurant, mais debout. Clarisse descend ensuite, s’érafle le bras contre le mur, et ne sent même pas la douleur.
À peine leurs pieds touchent le sol qu’un bruit sourd vient de chez elles. Une fumée s’échappe par une fenêtre. En quelques instants, une flamme lèche le rideau du salon.
Mama Grâce murmure :
— Jésus…
Les voisins sortent, les cris montent, quelqu’un appelle les secours. Clarisse a le téléphone dans la main, mais son cerveau vacille : sa mère ? la police ? une amie ?
Elle appelle Derrick.
Ça sonne. Puis sa voix répond, calme — trop calme.
— Allô ?
Clarisse serre les dents pour ne pas hurler :
— Derrick, les portes se sont verrouillées toutes seules, l’alarme s’est activée, et la maison est en train de prendre feu. Tu sais quelque chose, oui ou non ?
Un silence court, mais lourd. Puis Derrick prend un ton faussement étonné :
— Quel feu ? Tu racontes n’importe quoi, Clarisse. Tu stresses trop. Appelle un électricien.
Clarisse tranche :
— Ne joue pas avec moi. Lili a entendu ta conversation. “Assure-toi que ça ressemble à un accident.”
Le souffle de Derrick change, juste une seconde. Puis sa voix devient dure :
— Arrête de mettre l’enfant dans tes histoires. Je suis en déplacement. Je ne peux pas gérer tes crises.
Il raccroche.
Et Clarisse comprend, d’un coup, deux vérités qui lui retournent l’estomac : Derrick ne viendra pas les sauver… et il a peur, mais pas pour elles.
Mama Grâce les fait entrer chez elle, ferme le portail, donne de l’eau à Lili. Clarisse tremble de l’intérieur. Le verrou qui claque, l’alarme qui bip, le plastique qui brûle : ce n’est pas la malchance. C’est un scénario.
L’après-midi, Clarisse emmène Lili à Masina, chez sa mère. Dans le taxi, l’enfant regarde la ville défiler sans la voir. Puis elle souffle, comme si elle s’excusait d’exister :
— Maman… je voulais pas écouter. Mais j’avais peur.
Clarisse serre sa main :
— Tu m’as sauvée. Tu as été courageuse.
Chez sa mère, Clarisse ouvre son dossier d’urgence. Cette fois, elle ne fuit plus seulement : elle cherche des preuves.
Et elle en trouve.
Des papiers que Derrick a insisté pour “mettre à jour”. Une assurance. Des formulaires. Des changements de bénéficiaire. Clarisse relit, et son corps se refroidit. On ne modifie pas ce genre de choses “par hasard”.
Elle regarde aussi les relevés : retraits discrets, transferts, mouvements étranges. Et surtout, des appels tardifs vers un numéro inconnu.
Le soir, elle rappelle Derrick, non pas pour supplier, mais pour l’obliger à se dévoiler.
— Je vais déposer une plainte, dit-elle, calme. Parce que ce qui s’est passé n’est pas normal.
Derrick explose :
— Tu veux me salir ? Tu veux me détruire ? Tu sais ce que tu fais ?!
Clarisse ne crie pas.
— Je veux que ma fille et moi restions en vie.
Il raccroche encore.
Et dans le silence, Clarisse sent une clarté froide l’envahir : s’il hurle, c’est qu’il a peur. Pas pour elles. Pour lui.
Le lendemain, accompagnée d’un oncle et d’un voisin qui a vu la fumée dès le début, elle va faire une déclaration. Elle raconte tout : la phrase entendue par Lili, le verrouillage, l’alarme, l’odeur de brûlé, le départ de Derrick, son appel, les documents.
On l’écoute avec ce mélange de scepticisme et d’attention qu’on réserve aux récits impossibles. Mais il reste un fait que personne ne peut balayer : la maison s’est verrouillée et l’alarme s’est activée alors que Derrick vient de partir — et seules quelques personnes ont accès au système.
Quelques jours plus tard, Clarisse est rappelée. Des techniciens examinent ce qui reste du système d’alarme, l’installation, les traces. On lui pose des questions précises : qui a le code ? qui a l’application ? qui contrôle le verrouillage ?
La réponse revient, nette : Derrick.
Pendant ce temps, Lili change. Elle sursaute au moindre bip, au moindre claquement de porte. Elle ne joue plus comme avant. Elle demande :
— Maman, on est en sécurité ici ?
Clarisse répond :
— Oui. On est ensemble.
Elle construit cette certitude à la main, comme on retient un mur avec des planches.
Derrick envoie un message : “On doit parler. Tu vas trop loin.” Clarisse ne répond pas. Elle montre le message à ceux qui suivent le dossier. Elle refuse de retourner dans un tête-à-tête où la peur peut devenir une arme.
Puis une amie commune appelle, gênée, hésitante :
— Clarisse… Derrick est souvent vu avec une femme. Il dit que vous êtes déjà séparés. Qu’il va “réorganiser sa vie”.
Clarisse ne pleure même pas. Tout s’emboîte : la maîtresse, les dettes, l’assurance, “l’accident” parfait.
La procédure n’a rien d’un film. Elle est lente, lourde, pleine d’attentes. Mais la parole d’une enfant, plus des faits concrets, plus des documents, finit par faire bouger les choses. Et le jour où Clarisse comprend que Derrick ne contrôle plus l’histoire, elle respire enfin.
Un matin, quand la saison sèche revient, Lili se réveille et dit, comme si elle posait un fardeau :
— Maman… je crois que j’ai moins peur aujourd’hui.
Clarisse la serre fort.
— Moi aussi, ma chérie. Moi aussi.
Parce qu’au bout du compte, Derrick voulait un “accident” qui efface tout. Mais ce qui le trahit, ce n’est pas une caméra, ni un héros. C’est une petite fille de six ans, qui écoute avec son cœur et choisit de sauver sa mère.
Conseils à retenir selon l’histoire
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Écouter les enfants quand ils ont peur : ils remarquent parfois des détails que les adultes minimisent.
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Préparer un dossier d’urgence : copies de papiers, contacts importants, un peu de cash, clés, numéros utiles — au même endroit, toujours.
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Connaître ses issues et son refuge : repérer les sorties possibles et avoir une “adresse sûre” (famille, voisin fiable, amie).
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Prendre au sérieux les événements “bizarres” : verrouillage, alarmes, incidents répétés… quand ça ne colle pas, ce n’est pas “juste le hasard”.
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Tout noter et conserver : appels, messages, dates, documents, changements d’assurance, retraits — ce sont des preuves qui protègent.
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Demander de l’aide vite : voisins, famille, autorités, personnes de confiance — la honte et le silence sont des alliés du danger.

