Cette nuit-là, Kinshasa est lourde. Une pluie froide tombe sans pause, comme si le ciel a décidé de tout laver : les trottoirs, les routes, les secrets.
Personne de sensé ne s’approche d’un cimetière à une heure pareille, après minuit. Personne… sauf Kanku Kabeya, chauffeur de taxi kinois, quarante-huit ans, silhouette fatiguée abritée sous l’auvent rouillé d’une ancienne loge de gardien abandonnée. Son taxi, une Toyota Corolla jaune qui a déjà trop vécu, est garé un peu plus loin, moteur encore tiède. Kanku conduit de nuit depuis plus de vingt ans. La nuit, au moins, on le dérange moins avec les histoires, on le regarde moins, et le silence ressemble à un refuge.
Sa vie est simple, usée. Il entretient sa Corolla comme on entretient un dernier lien avec le monde : un lavage dès qu’il peut, une pièce changée avant la panne, un petit parfum accroché au rétroviseur. Kanku perd sa femme jeune, emportée par une maladie qui ne laisse que des factures et des larmes. Et son fils unique, petit Junior, meurt dans un accident sur le Boulevard du 30 Juin à l’âge de neuf ans. Depuis, Kanku vit dans le silence. Il travaille la nuit, rentre dans un studio à Kintambo, mange souvent du pain et du thé, et n’attend plus grand-chose de la vie, sinon avancer, un trajet après l’autre.
Cette nuit-là, il s’arrête juste pour laisser passer la pluie. Trop violente. Trop épaisse. Il se dit : Je vais rentrer, ça ne sert à rien de forcer. Il s’apprête à remonter en voiture quand un son le glace.
Un gémissement faible. Lointain. Comme une plainte étouffée. Il vient du cœur du cimetière.
Kanku croit d’abord que son esprit lui joue des tours. Dans un endroit pareil, à une heure pareille, une voix humaine fait plus peur que n’importe quel fantôme. Puis le bruit revient, brisé, suppliant :
— « Aidez-moi… s’il vous plaît… »
Un frisson traverse tout son corps. Son instinct lui dit : Reste dans la voiture. Mais son cœur, ce vieux cœur abîmé, lui souffle : Tu ne peux pas ignorer.
Il attrape son téléphone, allume la lampe torche, et s’avance entre les tombes noircies par la pluie. La lumière tremble dans sa main, pas seulement à cause du vent : à cause de la peur.
Une femme de luxe, couverte de boue, et un bébé qui arrive
Quand Kanku la voit, il s’arrête net.
Une femme est adossée à une tombe ancienne, en pierre, presque blanche malgré la saleté. Elle porte des vêtements de luxe, mais déchirés, maculés de boue, comme si elle a rampé. Ses longs cheveux collent à son visage livide. Entre ses jambes, le sang se mêle à l’eau de pluie qui coule lentement, sans pitié. Et son ventre… son ventre parle pour elle : elle est enceinte. Très enceinte.
Elle lève la tête, les yeux pleins de douleur et de courage.
— « Monsieur… mon bébé arrive… »
Kanku reste figé une seconde. Il n’a jamais assisté à un accouchement. Il n’est qu’un chauffeur de taxi. Pas un médecin. Pas un infirmier. Juste un homme qui connaît les routes de Kin. Mais dans les yeux de cette femme, il n’y a aucune résignation. C’est un regard qui dit : Je dois vivre. Mon enfant doit vivre.
Il s’accroupit, maladroit, trempé jusqu’aux os.
— « Madame… calmez-vous… respirez… je suis là. »
Elle hoche la tête, des larmes se mélangeant à la pluie.
— « Ne laissez pas mon bébé mourir… »
Kanku essaie d’appeler les secours. Il sort son téléphone, cherche du réseau, bouge dans tous les sens. Rien. Dans ce coin-là, la ligne refuse de passer, comme toujours au mauvais moment. Le monde entier semble décider de les abandonner.
Entre deux contractions, la femme murmure, presque inconsciente :
— « Je m’appelle Clarisse Mbuyi… Je suis la présidente du Groupe Mbuyi… »
Kanku ouvre grand les yeux. Ce nom, même lui le connaît. Clarisse Mbuyi. Une des femmes d’affaires les plus puissantes de Kinshasa. Les médias l’appellent “la Dame de Fer” parce qu’elle ne plie pas, parce qu’elle gagne toujours. Et là… elle est là, abandonnée, dans un cimetière, sous la pluie, en train d’accoucher comme une femme sans protection.
Elle sanglote, la voix coupée :
— « On m’a trahie… mon mari et mes associés… ils voulaient que je disparaisse… et que mon bébé disparaisse aussi… »
Kanku sent son cœur battre trop fort. Trahie ? Disparaître ? Une femme comme ça, qu’on voit sur les panneaux, qu’on cite dans les journaux, et pourtant elle finit ici ? La pluie tombe, mais c’est comme si le ciel écoute aussi.
Puis un cri déchire la nuit. Un cri de douleur, de peur, de vie. Il n’y a plus de temps pour réfléchir.
Kanku retire sa veste, l’étend sur le sol mouillé. Ses mains tremblent. Il a peur de mal faire. Mais il parle avec une voix qu’il ne se connaissait pas :
— « Écoutez-moi… tenez bon… poussez… pour votre bébé. »
Et la nuit est fendue par un autre son : le cri d’un nouveau-né. Un cri petit, fragile, mais si puissant qu’il fait taire le cimetière.
Kanku tombe à genoux, en larmes, sans honte. C’est une petite fille. Minuscule. Tremblante. Vivante.
Clarisse, épuisée, serre la main de Kanku comme on s’accroche à une dernière corde.
— « Merci… si je meurs… prenez soin de mon enfant… »
Puis sa tête bascule. Elle perd connaissance.
Kanku panique. Il regarde autour : les tombes, la pluie, la nuit. Puis le bébé qui bouge faiblement. Il respire fort, enveloppe l’enfant comme il peut, et soulève Clarisse avec l’énergie du désespoir. Il court jusqu’à sa Corolla, ouvre la portière, installe la femme à l’arrière, et le bébé contre lui, sur le siège avant, comme un trésor.
L’hôpital, puis la disparition
Il roule vite, trop vite, sans penser aux policiers ni aux nids-de-poule. Direction : un hôpital public, là où il sait qu’on ne pose pas mille questions avant de sauver une vie.
À l’hôpital, tout va vite : infirmiers, cris, couloirs, ordres secs. On prend Clarisse sur un brancard. On emmène la petite. Kanku, trempé, tremblant, reste là, les mains vides.
À l’aube, on lui dit qu’elles sont prises en charge. Il souffle enfin, épuisé.
Mais quand il revient vers la chambre, Clarisse n’est plus là. Disparue. Comme si elle n’a jamais existé. Sur une petite table, il y a une enveloppe épaisse et un mot écrit à la main.
Le mot dit qu’elle n’oubliera jamais sa dette, mais qu’elle doit disparaître pour survivre. Qu’il faut garder le silence.
Kanku relit plusieurs fois, puis range l’enveloppe. Son premier réflexe n’est pas l’argent. C’est la peur : si elle disparaît, c’est que quelqu’un la cherche. Et si quelqu’un la cherche, lui aussi est en danger.
Il ne parle à personne. Il reprend le volant, comme si rien ne s’est passé. Le jour, il dort. La nuit, il roule. Et dans son silence, il garde l’image d’un bébé qui a crié dans un cimetière.
Dix saisons plus tard, une berline et une fillette
Le temps passe. Kanku vieillit. Sa Corolla vieillit aussi. Il continue à rouler, parce que c’est tout ce qu’il sait faire, et parce qu’il n’attend plus rien.
Puis, un après-midi, une grosse berline noire s’arrête devant lui. Une fillette descend, environ dix ans. Robe blanche simple. Regard calme, mature.
Elle le salue avec respect :
— « Bonjour, monsieur. »
Kanku cligne des yeux.
La fillette continue :
— « Vous vous souvenez du cimetière de la Gombe… cette nuit de pluie ? »
Le cœur de Kanku rate un battement. Ses jambes faiblissent.
Une femme descend à son tour. Élégante, solide.
C’est Clarisse.
Elle le regarde longuement, les yeux brillants.
— « Monsieur Kanku… je suis revenue. »
La vérité sur la trahison
Clarisse raconte tout. Dix saisons plus tôt, son mari et ses associés veulent sa chute. Ils veulent voler le Groupe Mbuyi. Ils veulent la faire disparaître, et faire disparaître l’enfant aussi, parce que l’enfant est une héritière, une preuve, une continuité.
Elle fuit, traquée, blessée. Cette nuit-là, elle se retrouve au cimetière, comme dans un piège. Et si Kanku ne l’avait pas entendue, sa fille ne serait jamais née.
Après l’accouchement, Clarisse disparaît volontairement. Elle met sa fille à l’abri, change d’identité, attend le bon moment. Puis elle reprend le contrôle. Elle récupère l’entreprise et écrase les traîtres par la stratégie et la loi.
Et quand tout est réglé, elle fait la seule chose qui compte : revenir chercher l’homme qui a sauvé sa fille.
— « Sans vous, ma fille ne serait pas là… et moi non plus. Vous nous avez sauvées. »
La fillette s’approche, prend la main de Kanku.
— « Vous êtes mon sauveur. »
Kanku ne sait pas quoi répondre. Il a l’impression de rêver.
L’offre… et la demande de Kanku
Clarisse lui propose une maison, de l’argent, une retraite confortable.
Mais Kanku secoue la tête doucement.
— « Je ne veux pas tout ça. Je veux seulement la voir de temps en temps. Être proche d’elle. C’est tout. »
Clarisse pleure, sans se cacher. Parce qu’elle comprend : cet homme n’a jamais aidé pour gagner. Il a aidé parce qu’il ne pouvait pas faire autrement.
La fillette serre sa main.
— « On se reverra, monsieur ? »
Kanku hoche la tête, les yeux humides.
— « Oui. On se reverra. »
Conseils à retenir
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Ne méprise jamais un petit geste : parfois, il change une vie entière.
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Dans l’urgence, choisis la vie avant la peur : tu ne regretteras pas d’avoir aidé.
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La gratitude est une force : n’oublie pas ceux qui t’ont tendu la main quand tu étais au plus bas.

